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RAISON CRITIQUE ET HÉRITAGE DES LUMIÈRES - repenser le socialisme

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Raison critique et héritage des Lumières - repenser le socialisme au XXIe siècle - Lea Ypi


Cours du 15 avril 2026 : Nationalisme, socialisme, cosmopolitisme

Chaire L'invention de l'Europe par les langues et les cultures

Cette séance travaille trois idées qui peuvent entrer en conflit, mais qui peuvent aussi se compléter : le nationalisme, le socialisme et le cosmopolitisme.

Le nationalisme, au sens large, part de l’idée qu’un peuple doit pouvoir décider de son avenir. Il peut être lié à l’indépendance, à la souveraineté, à la défense d’une langue, d’une culture, d’un territoire, d’une histoire commune. Dans les luttes anticoloniales, par exemple, l’idée nationale a souvent servi à refuser la domination d’un empire ou d’un État étranger.

Mais le nationalisme peut aussi devenir dangereux lorsqu’il se transforme en fermeture, en rejet des autres, en obsession de l’identité, en hiérarchie entre les peuples, ou en justification de la xénophobie.

Le socialisme, lui, part d’une autre question : comment construire une société plus juste, où les richesses, le travail, les droits et les pouvoirs ne sont pas concentrés entre les mains de quelques-uns ? Il s’intéresse aux classes sociales, à l’exploitation, aux inégalités, aux conditions matérielles de la liberté.

Historiquement, les mouvements socialistes ont donc dû affronter une difficulté : faut-il d’abord défendre les droits d’un peuple dans le cadre d’une nation, ou faut-il d’abord organiser la solidarité entre les travailleurs et les travailleuses au-delà des frontières ?

La tension est réelle.

D’un côté, les peuples dominés ont besoin de pouvoir se libérer, décider par eux-mêmes, contrôler leurs institutions, leurs ressources, leur territoire. On ne peut pas leur dire simplement : « oubliez la nation, pensez directement à l’humanité entière ». Ce serait abstrait, parfois même méprisant.

De l’autre, le capitalisme dépasse les frontières. Les entreprises, les marchés, la finance, les chaînes de production, les plateformes numériques fonctionnent à l’échelle internationale. Si les luttes restent enfermées dans chaque État, elles risquent d’être trop faibles face à des pouvoirs économiques qui circulent partout.

Le cosmopolitisme cherche à répondre à cette difficulté. Le mot vient de l’idée d’être « citoyen du monde ». Il ne signifie pas effacer les pays, les langues, les cultures ou les histoires nationales. Il signifie chercher des formes politiques capables d’organiser la justice au-delà des frontières.

L’enjeu est simple : certaines décisions qui changent nos vies ne se prennent déjà plus seulement à l’intérieur des États. Le climat, les migrations, les guerres, les multinationales, la finance, les données numériques, les pandémies, les ressources naturelles, les chaînes de travail mondialisées dépassent le cadre national.

Une démocratie limitée à l’État-nation devient donc insuffisante si les vrais pouvoirs économiques et politiques agissent à une autre échelle.

La question devient alors : comment faire exister de la démocratie là où les décisions ont réellement des effets ?

Il ne suffit plus que chaque pays décide seul dans son coin si les problèmes sont mondiaux et si les puissances économiques sont transnationales. Il faut imaginer des institutions, des droits, des règles et des solidarités capables d’agir à une échelle plus large.

Cela ne veut pas dire supprimer l’autonomie des peuples. Au contraire, il s’agit de tenir ensemble plusieurs exigences :

l’égalité sociale, pour lutter contre l’exploitation et les inégalités ;

l’autonomie des peuples, pour que chaque communauté politique puisse décider de son avenir ;

la justice mondiale, pour que les décisions économiques, écologiques et politiques ne sacrifient pas certains peuples au bénéfice d’autres.

En résumé : le nationalisme pose la question du droit des peuples à décider d’eux-mêmes. Le socialisme pose la question de la justice sociale et de l’égalité réelle. Le cosmopolitisme cherche à penser une démocratie capable d’agir au-delà des frontières, parce que le capitalisme et les grands problèmes contemporains dépassent largement le cadre des États.

 

 

 

Lea Ypi est une philosophe et théoricienne politique albanaise, professeure à la London School of Economics. Ses travaux portent sur la justice globale, la démocratie, le marxisme, Kant, les migrations et l’histoire intellectuelle des Balkans. Dans Free: Coming of Age at the End of History, elle mêle récit autobiographique et réflexion politique sur l’Albanie postcommuniste. Son œuvre interroge la liberté sans la réduire au marché ni aux slogans libéraux.