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RAISON CRITIQUE ET HÉRITAGE DES LUMIÈRES - repenser le socialisme

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Raison critique et héritage des Lumières - repenser le socialisme au XXIe siècle - Lea Ypi


Cours du 1er avril 2026 : Le droit, l’État et l’économie

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Le capitalisme n’est pas seulement une organisation économique. Il ne repose pas uniquement sur l’argent, le travail, les salaires, les entreprises, les marchandises ou les profits. Il repose aussi sur des règles de droit.

Pour comprendre le capitalisme, il faut donc regarder deux choses en même temps : les relations économiques et les relations juridiques.

Les relations économiques concernent la production, le travail, l’échange, la richesse, les salaires, les profits, les dettes, les marchés. Elles permettent de voir comment la société produit ce dont elle a besoin, qui travaille, qui possède, qui décide, qui gagne, qui dépend de qui.

Mais cela ne suffit pas. Une économie ne fonctionne jamais dans le vide. Elle fonctionne à l’intérieur de règles : contrats, propriété privée, droit du travail, droit des entreprises, droit commercial, droit bancaire, héritage, fiscalité, brevets, loyers, titres de propriété.

La propriété est ici une notion centrale. Posséder quelque chose, ce n’est pas seulement l’avoir physiquement. C’est avoir un droit reconnu par la société et protégé par l’État. Posséder un logement, une terre, une usine, une machine, une marque, une œuvre, un brevet ou des actions donne un pouvoir sur les choses, mais aussi souvent sur les autres.

Par exemple, celui qui possède une usine ne possède pas seulement un bâtiment et des machines. Il possède les moyens de produire. Il peut embaucher, organiser le travail, vendre ce qui est produit, tirer un profit de cette activité. Le droit rend cette situation possible, stable et légitime.

Les règles juridiques ne sont donc pas extérieures au capitalisme. Elles en font partie. Elles définissent ce qui peut être possédé, transmis, vendu, loué, exploité, protégé ou interdit. Elles permettent au système économique de tenir dans le temps.

Mais la relation fonctionne aussi dans l’autre sens. L’économie influence le droit. Quand de nouvelles formes de richesse apparaissent, le droit s’adapte souvent : plateformes numériques, données personnelles, propriété intellectuelle, finance, travail indépendant, sous-traitance, intelligence artificielle. Les transformations économiques poussent les institutions à créer de nouvelles règles, ou à modifier les anciennes.

Il faut donc éviter une vision trop simple, où l’économie expliquerait tout à elle seule. Les rapports économiques comptent énormément, mais ils sont toujours liés à des institutions, à des lois, à des décisions politiques, à des tribunaux, à des administrations, à des contrats.

Cela permet aussi de mieux comprendre comment le capitalisme se reproduit. Il ne se maintient pas seulement parce que des entreprises cherchent du profit. Il se maintient parce que des règles organisent la propriété, protègent certains pouvoirs, encadrent le travail, rendent certaines inégalités légales, parfois même normales.

Mais ces règles peuvent aussi devenir des lieux de conflit. Le droit ne sert pas seulement à protéger l’ordre existant. Il peut aussi être utilisé pour le contester : droit de grève, droits sociaux, droit du travail, protections contre les discriminations, limitation du temps de travail, sécurité sociale, encadrement des loyers, fiscalité, droits syndicaux.

La question devient alors : qui écrit les règles ? Qui en profite ? Qui peut les contester ? Qui a les moyens de faire reconnaître ses droits ?

En résumé : le capitalisme est à la fois un système économique et un système juridique. Il organise la production et la richesse, mais aussi la propriété, les contrats, les droits et les institutions. Pour le comprendre, il faut donc analyser ensemble l’argent, le travail, la propriété et les règles qui rendent ces rapports possibles.

 

 

 

Lea Ypi est une philosophe et théoricienne politique albanaise, professeure à la London School of Economics. Ses travaux portent sur la justice globale, la démocratie, le marxisme, Kant, les migrations et l’histoire intellectuelle des Balkans. Dans Free: Coming of Age at the End of History, elle mêle récit autobiographique et réflexion politique sur l’Albanie postcommuniste. Son œuvre interroge la liberté sans la réduire au marché ni aux slogans libéraux.