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RAISON CRITIQUE ET HÉRITAGE DES LUMIÈRES - repenser le socialisme

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Raison critique et héritage des Lumières - repenser le socialisme au XXIe siècle - Lea Ypi


Cours du 18 mars 2026 : Comment le capitalisme menace la liberté

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Les êtres humains ne sont pas seulement des êtres qui réagissent à leurs besoins ou à leurs instincts. Ils peuvent se demander : ce que je fais est-il juste ? Est-ce que je dois agir ainsi ? Quelles conséquences mes actes ont-ils sur les autres ?

La liberté humaine est donc liée à la responsabilité morale. Être libre, ce n’est pas seulement pouvoir faire quelque chose. C’est aussi pouvoir réfléchir à ce que l’on fait, se sentir responsable de ses actes, et essayer d’agir selon ce que l’on pense juste.

Cette liberté a deux dimensions.

La première est interne. Elle concerne la pensée, le jugement, la conscience. Une personne peut réfléchir, comparer, hésiter, se demander ce qui est juste ou injuste. Elle peut se dire : « Je pourrais faire cela, mais est-ce que c’est vraiment ce que je dois faire ? »

La seconde est externe. Elle concerne les conditions concrètes de l’action. Avoir une idée juste ne suffit pas toujours. Encore faut-il pouvoir agir selon cette idée. Une personne peut savoir ce qu’elle devrait faire, mais être empêchée par le manque d’argent, la peur de perdre son travail, la pression familiale, administrative, sociale ou économique.

Il faut donc distinguer la liberté d’agir et la liberté de choisir.

La liberté de choisir, c’est pouvoir sélectionner entre plusieurs options : acheter ceci ou cela, accepter tel emploi plutôt qu’un autre, prendre telle formation, consommer tel produit, voter pour tel candidat, cliquer sur telle proposition.

Mais cette liberté de choix peut être très limitée. Choisir entre plusieurs mauvaises options ne signifie pas être réellement libre.

La liberté d’agir est plus profonde. Elle suppose de pouvoir orienter sa vie selon ce que l’on juge important, juste, désirable ou nécessaire. Elle suppose de ne pas être seulement placé devant des options déjà fabriquées par d’autres.

Le capitalisme entretient souvent une confusion entre ces deux libertés. Il donne beaucoup de choix apparents : produits, services, plateformes, emplois, parcours, images de réussite. Mais il réduit parfois la capacité réelle d’agir. On peut choisir entre plusieurs contrats précaires, plusieurs crédits, plusieurs abonnements, plusieurs formes de dépendance. Cela donne une impression de liberté, sans toujours donner les moyens d’une vraie autonomie.

C’est là qu’apparaît l’aliénation.

Être aliéné, ce n’est pas seulement être exploité ou mal payé. C’est perdre une partie de sa capacité à être l’auteur de ses propres actes. On agit, mais dans un cadre qu’on ne maîtrise pas. On prend des décisions, mais sous contrainte. On choisit, mais à l’intérieur d’un système qui a déjà décidé des règles principales.

Par exemple, une personne peut « choisir » un travail qui détruit sa santé parce qu’elle doit payer son loyer. Elle peut « choisir » de rester silencieuse face à une injustice parce qu’elle a peur de perdre sa place. Elle peut « choisir » une consommation qui l’endette parce que toute la société lui présente cette consommation comme normale ou nécessaire.

Le problème n’est donc pas seulement individuel. Il ne suffit pas de dire : « Les gens n’ont qu’à faire de meilleurs choix. » Cette phrase est souvent pauvre et brutale, parce qu’elle oublie les conditions réelles dans lesquelles les choix sont faits.

Certaines objections existent. On peut dire, par exemple, que le marché augmente malgré tout les possibilités : plus de biens, plus de services, plus de mobilité, plus d’options qu’autrefois. Ce n’est pas entièrement faux. Mais la vraie question reste : ces options augmentent-elles notre liberté d’agir, ou seulement notre liberté de consommer et de nous adapter ?

Les décisions économiques doivent donc être interrogées moralement. Elles ne sont pas seulement techniques. Organiser le travail, fixer les salaires, décider des prix, ouvrir ou fermer des services, imposer des objectifs de rentabilité : tout cela transforme la liberté réelle des personnes.

En résumé : la liberté humaine ne se réduit pas au choix entre plusieurs options. Elle suppose la capacité de penser ce qui est juste, puis de pouvoir agir en fonction de ce jugement. Le capitalisme peut multiplier les choix visibles tout en réduisant cette liberté plus profonde : celle d’être réellement acteur de sa propre vie.

 

 

 

Lea Ypi est une philosophe et théoricienne politique albanaise, professeure à la London School of Economics. Ses travaux portent sur la justice globale, la démocratie, le marxisme, Kant, les migrations et l’histoire intellectuelle des Balkans. Dans Free: Coming of Age at the End of History, elle mêle récit autobiographique et réflexion politique sur l’Albanie postcommuniste. Son œuvre interroge la liberté sans la réduire au marché ni aux slogans libéraux.