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L'Art de penser
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RAISON CRITIQUE ET HÉRITAGE DES LUMIÈRES - repenser le socialisme
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Raison critique et héritage des Lumières - repenser le socialisme au XXIe siècle - Lea Ypi
Cours du 11 mars 2026 : Progrès, histoire et classe sociale
Chaire L'invention de l'Europe par les langues et les cultures
Cette séance porte sur une idée très importante : le progrès.
Le progrès, c’est l’idée que le monde peut s’améliorer : moins d’injustice, moins de pauvreté, moins de violence, plus de liberté, plus d’égalité, plus de savoir, plus de droits. Sans cette idée, on risque de penser que tout est figé, que rien ne peut changer, que les dominations ont toujours existé et qu’elles existeront toujours.
Mais l’idée de progrès est aussi dangereuse.
Dans l’histoire, certains peuples, certains États, certaines classes dominantes ont utilisé cette idée pour justifier leur pouvoir. Ils ont prétendu être « plus avancés », « plus civilisés », « plus modernes » que d’autres. Au nom du progrès, ils ont parfois imposé leur modèle, méprisé d’autres cultures, colonisé des territoires, dominé des populations, décidé à la place des autres ce qui était bon pour eux.
Le progrès peut donc servir deux choses très différentes.
Il peut servir à lutter contre l’injustice, à ouvrir des droits, à transformer les conditions de vie.
Il peut aussi servir à dominer, quand certains se donnent le droit de guider, corriger ou civiliser les autres au nom d’une prétendue supériorité.
La philosophie de l’histoire essaie de penser cela à grande échelle. Elle ne regarde pas seulement les événements les uns après les autres. Elle cherche à comprendre s’il existe un sens dans l’histoire humaine : pourquoi les sociétés changent, pourquoi certaines formes de domination apparaissent, comment les luttes collectives transforment le monde, et ce qui reste des actions humaines après la disparition des individus.
Une personne meurt, mais ses actes peuvent continuer à produire des effets. Une lutte, une grève, une révolution, une œuvre, une invention, une école, une organisation peuvent survivre à celles et ceux qui les ont portées. La philosophie de l’histoire cherche à comprendre comment les efforts humains peuvent s’inscrire dans une histoire plus large que les vies individuelles.
La notion de classe sociale devient alors décisive.
Une classe sociale, ce n’est pas seulement un groupe de personnes qui ont à peu près le même niveau d’argent. C’est une place dans l’organisation de la société : certains possèdent les moyens de produire, de décider, d’employer ; d’autres vendent leur travail, dépendent d’un salaire, subissent plus directement les contraintes économiques.
Penser en termes de classes permet de comprendre que l’histoire n’avance pas de manière neutre. Les progrès ne profitent pas à tout le monde de la même façon. Une innovation technique, une réforme politique, une transformation économique peuvent améliorer la vie de certains et aggraver celle d’autres. Le progrès doit donc toujours être interrogé : progrès pour qui ? décidé par qui ? payé par qui ? au bénéfice de qui ?
En résumé : le progrès est une idée nécessaire parce qu’elle permet de croire à la transformation du monde. Mais elle devient dangereuse dès qu’elle sert à imposer un modèle, à dominer ou à mépriser d’autres manières de vivre. La notion de classe aide à voir que l’histoire est traversée par des rapports de pouvoir, et que tout progrès doit être jugé à partir de ses effets réels sur les vies humaines.

Lea Ypi est une philosophe et théoricienne politique albanaise, professeure à la London School of Economics. Ses travaux portent sur la justice globale, la démocratie, le marxisme, Kant, les migrations et l’histoire intellectuelle des Balkans. Dans Free: Coming of Age at the End of History, elle mêle récit autobiographique et réflexion politique sur l’Albanie postcommuniste. Son œuvre interroge la liberté sans la réduire au marché ni aux slogans libéraux.